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Mettre
l’oreille
dans l’œil Listening to
the Hearing Eye
Sébastien Cliche
contact
: loreilledansloeil@hotmail.com
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Le
fantasme d’un art total, synthèse des disciplines, a
obsédé les créateurs de toutes les époques.
Les avancées technologiques du siècle dernier semblent
avoir donné raison aux partisans de cette utopie, si bien
qu’aujourd’hui la fusion des disciplines nous semble
acquise. Sans trop nous en rendre compte, nous avons pris l’habitude
de l’union entre la musique et les arts visuels. Notre environnement
surmédiatisé en offre d’ailleurs de multiples
déclinaisons allant du vidéoclip aux œuvres interactives.
S’il est inutile de refaire ici l’histoire des liens
possibles entre les deux disciplines, on peut néanmoins mentionner
que, dès le début du vingtième siècle,
ces possibilités ont stimulé les avant-gardes. On n’a
qu’à penser aux tentatives de Kandinski et de Klee pour
répertorier les équivalences entre signes visuels et
sonores ; ou encore aux expérimentations dadaïstes et
futuristes. En 1909, le compositeur russe Alexandre Scriabine s’est
intéressé aux parentés spectrales du son et
de la lumière. Son opus Prométhée ou Le poème
de feu est une pièce pour orchestre, piano, chœur et
orgue de lumière, un instrument hybride qui projette des faisceaux
de couleurs. Quelques décennies plus tard, d’autres
compositeurs ont plutôt vu dans les liens entre son et image
un moyen de déroger à la rigidité de la notation
conventionnelle. John Cage, Earle Brown et Morton Feldman, pour n’en
nommer que quelques-uns, ont ainsi élaboré des systèmes
visuels originaux pour communiquer leurs compositions. Ces nouveaux
modes de représentation cherchaient non plus à retranscrire
avec exactitude une pièce musicale, mais plutôt à mettre
en place des conditions qui amèneraient les interprètes à réévaluer
leur rapport au temps, au geste et à l’interaction.
On regroupe généralement ces pratiques sous le terme
de partitions graphiques. Elles se distinguent des partitions conventionnelles
du fait qu’elles remplacent en tout ou en partie le système
de notation par des symboles géométriques, des dessins,
des mots ou des images. |
The
dream of a total art, the synthesis of the disciplines, has obsessed
creators in every historical period. The technological advances of
the last century appear to have proven the partisans of this utopia
right, in so far as the joining of different disciplines seems a
given today. We have become used to the union of music and visual
arts without even really noticing it. Moreover, our hyper-mediated
environment offers us many declinations of this fact, from music
videos to interactive artworks. If it would be pointless to replay
the history of the many ties between these disciplines here, we can,
nonetheless mention that, from the beginning of the twentieth century,
such possibilities stimulated the avant-gardes. One need only think
of attempts by Kandinsky and Klee to catalogue the equivalences between
visual signs and sounds, or of Dadaist and Futurist experiments.
In 1909 the Russian composer Alexander Scriabin became interested
in the spectral ties between sound and light. His opus, Prometheus,
or the poem of fire, is a piece for orchestra, piano, choir and “light
organ,” a hybrid instrument that projects coloured beams. A
few decades later, other composers were more inclined to see the
relationship between sound and image as a means of escaping the rigidity
of conventional notation. John Cage, Earle Brown and Morton Feldman,
to name just a few, elaborated original visual systems to communicate
their music. These new kinds of “notation” did not seek
to exactly re-transcribe a piece of music, but rather to erect conditions
that would lead performers to re-evaluate their relationship to time,
gesture and interaction. These practices are generally grouped together
under the term graphic scores. They distinguish themselves from conventional
scores by replacing part, or all, of the notation systems with geometric
symbols, drawings, words or images. |
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Inspirés par
cette démarche qui met en relation le visuel et le sonore dans
un rapport d’interprétation, nous avons invité des
artistes à concevoir une œuvre en sachant qu’elle
serait ensuite « lue » comme une partition par un musicien.
Derrière cette prémisse, il y a l’intention d’explorer
l’interface entre les disciplines, mais en évitant de
les intégrer dans une seule œuvre audiovisuelle, laissant
ainsi au spectateur la possibilité d’établir lui-même
les liens entre les deux médiums. Les réponses des artistes
au défi de la partition graphique ont été variées,
chacun privilégiant certains paramètres musicaux et donnant
plus ou moins de directives. À mi-parcours, les projets ont été présentés
aux musiciens. Ces rencontres ont donné lieu à des échanges
stimulants qui ont souvent renvoyé les artistes à l’atelier
avec une meilleure idée de la façon dont était
reçue leur « composition ». Même si certains
ont entretenu des liens plus soutenus avec les musiciens, il ne s’agissait
pas d’un travail de collaboration à proprement parler.
L’accent était mis sur la création de deux œuvres
distinctes mais liées par le rapport d’interprétation. Évidemment,
dans ce laboratoire, les musiciens participants sont plus que de simples
exécutants. En dehors d’une convention stricte, ce type
de décodage est nécessairement soumis à la subjectivité.
Ainsi, à propos de l’interprétation de sa partition
December ‘52, le compositeur Earle Brown parlait d’« exécution
composée » au lieu de « composition exécutée ».
C’est dans cet esprit que les pièces musicales de ce projet
ont été réalisées. |
Inspired
by this artistic process, that brings the visual and the sonic into
an interpretive relationship with each other, we invited artists
to develop visual work with the knowledge that it would subsequently
be “read” like
a score by a musician. Behind this premise lies our intention to explore
the interface between disciplines while avoiding their assimilation
into a single audiovisual work, leaving to the viewer the possibility
of establishing for him- or herself the connections between the two
media. The artists’ responses to the challenge of the graphic
score have been various, each of them privileging certain musical parameters
and providing a greater or lesser number of directives. The projects
were presented to musicians in mid-stream. These meetings allowed for
stimulating exchanges and often sent the artists back to their studios
with a better idea of how their “compositions” were received.
Even if some undertook more sustained contact with the musicians, this
project was not, properly speaking, a collaborative work. The accent
here is on the creation of two distinct works, but linked through an
interpretive relationship. Obviously, in this laboratory, the participating
musicians are more than mere “executors.” Far beyond any
strict convention, this kind of decoding is necessarily subjective.
Thus, in reference to the interpretation of his score December 1952,
the composer Earle Brown spoke of a “composed performance” instead
of a “performed composition.” The musical pieces for
this project were made in this spirit. |
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